Par ailleurs, il s'agit, pour l'examinateur, de distinguer ses deux interlocuteurs l'un de l'autre en déclarant, par exemple : "celui-ci est l'homme", l'interlocuteur en question étant la machine dans l'hypothèse d'une victoire de celle-ci. Cependant, et tout particulièrement s'il est vrai que la machine ne doive pas être regardée comme un modèle explicatif du comportement humain, le sentiment d'une étrangeté radicale entre elle et l'homme en sera-t-il atténué ? La première étape de l’imitation commence dès les premiers mois avec des jeux tels que le « coucou » ou l'imitation de gestes simples comme bouger la main ou tirer la langue. En révéler davantage gâcherait l’appréciation d’un film, mêlant … En conséquence, C, puisqu'il est aidé par B, doit avoir à peu près deux fois plus de chances de l'emporter que A. Inversement, celui-ci doit s'imposer dans un tiers des cas, ou encore, C doit se tromper environ une fois sur trois. Le concevoir et le vouloir, en revanche, n'ont pas de sens pour l'automate, qui participe de la seule substance étendue : un moulin à vent ne se trompe jamais, pas même lorsque son fonctionnement est défectueux. Imaginons une partie d'un tel examen : L'examinateur : Dans le premier vers de votre sonnet qui dit : "Te comparerais-je à un jour d'été", est-ce que "un jour de printemps" serait aussi bien ou mieux ? L'originalité de la démarche de Turing, ici, tient certes à ce qu'il traite cette problématique par le biais d'une "expérience", et non par une analyse théorique ; mais elle tient aussi au fait qu'en attribuant à la machine, dans la situation du jeu, le même statut qu'à l'être humain, il prend le contre-pied de la position dont, historiquement, la problématique classique s'est principalement accompagnée, à savoir l'affirmation que la machine se définit par son extériorité même vis-à-vis de la pensée, qu'elle se définit comme non-pensée. Pourquoi une telle démarche ? Un film qui sait très bien vous garder en halène jusqu'à la fin et qui maîtrise très bien le ratio entre les moments de drame et les moments plus léger. Tout se passerait alors, pour lui, comme s'il s'agissait de répondre à la "vraie" question cachée sous celle de la pensée des machines - une machine peut-elle faire "jeu égal" avec un homme ? (22) "[...] dans une telle situation je vous défie d'apprendre un mot de chinois..." Du cerveau au savoir, op. Le narrateur intradiégétique arrive, dès le départ, à nous assujettir et à nous intriguer suffisamment pour que la suite nous intéresse. Or, selon sa démonstration, le résultat doit être le même dans les deux situations. Nous renvoyons à la traduction française de Patrice Blanchard. De quoi il découle que la proposition contraire "je suis" est consistante existentiellement. Prenons maintenant trois hommes comme sujets de l'expérience, A, B, C. A et C sont des joueurs d'échecs assez limités, B est l'opérateur qui fait fonctionner la machine de papier [...] une partie est jouée entre C et, soit A, soit la machine de papier. Mais l'IA classique n'a pas tenu toutes ses promesses et de nombreuses réserves ont été émises à l'égard de ses présupposés, à savoir que les actions humaines pourraient être représentées par des systèmes de symboles, régis par des règles, elles-mêmes établies en fonction de l'analyse du comportement effectif d'un individu humain devant un problème déterminé. Avec son léger bégaiement, ses mimiques discrètes, sa posture, l'acteur habite son personnage et nous entraîne complètement dans cette histoire, nous empêchant du même coup de trop chercher à distinguer le vrai du faux. Ses travaux des années trente démontraient seulement qu'une machine universelle, puisqu'elle est capable de mener un calcul et, par là, de manipuler des symboles, peut simuler la faculté humaine de discourir à la troisième personne, c'est-à-dire d'énoncer un discours purement descriptif, de l'ordre du "il y a", ou du "ça", où n'est pris en compte que ce que les linguistes nomment la "personne d'univers11", c'est-à-dire l'expression de l'attachement de tout objet du discours à l'ordre des choses. Ce documentaire – télé-réalité sur la télé-réalité - est une critique des conditionnements que subissent ceux qui participent aux émissions les plus violentes. ), Vues de l'esprit, Paris, InterEditions, 1987. L'homme s'y marque et s'y manque comme le signale - autrement - Eric Duyckaerts dans sa critique de la problématique de Caillois5. Il faut encore qu'imiter mal une femme ne l'empêche pas d'imiter de manière convaincante un "être humain". Le témoin (witness) : Cela ne rimerait pas. In Collected Works of A. M. Turing, op. Telle est la portée véritable de la réflexion de Turing. Qu'arrivera-t-il, demande Turing, si A est remplacé par une machine, en l'occurrence par une "machine universelle"? Dans ce dernier cas, son refus de discuter la notion de pensée ne pourrait-il signifier qu'à ses yeux la question même "Qu'est-ce que la pensée ?" Certains diront que c'est un film pour les Oscars et la récente nomination du film dans la catégorie du meilleur film et du meilleur acteur pour Benedict … (24) En passant de la première version du jeu - où A, B et C sont tous trois des êtres humains - à la seconde - où une machine prend la place de l'adversaire de l'examinateur - Turing renomme les protagonistes ; désormais A est l'examinateur, B son partenaire et C la machine. C'est à la curieuse méthode préconisée par Turing que nous nous intéresserons ici, pour au moins tenter de montrer que c'est bien, à propos des machines, la question philosophique de la pensée qui est abordée, dans ce qu'elle a de redoutable, voire pour certains de suspect. Jaakko Hintikka a montré, à propos de ce dernier, que l'un des points d'appui de la démonstration de Descartes tenait à l'inconsistance existentielle de la proposition "je ne suis pas" : je ne puis la prononcer sans prouver par là même le contraire de ce qu'elle dit25. Les étapes du jeu d’imitation. Plutôt que d'essayer de construire une machine imitant, à sa sortie de l'atelier, en quelque sorte nativement, un cerveau humain adulte, Turing imagine une machine imitant un cerveau humain réduit à sa plus simple expression - du point de vue logique - et devenant adulte par un processus d'éducation. Cet exemple servait de modèle au jeu décrit peu après dans Les Ordinateurs et l'Intelligence. Les deux déclarations, celle de l'examinateur et celle des observateurs du jeu, ne se situent pas sur le même plan. Dès lors, peut-on encore parler de "fondement"? Elle débouche sur une philosophie de l'énonciation dont tout l'enjeu consiste à saisir l'acte de langage - la parole - au plus près de son émergence, dans son affirmation constitutive. (14) Les Ordinateurs et l'Intelligence, op. Représentation publicitaire par Fuel Digital Media. On sait qu'une "machine de Turing" est une machine logique, "à états discrets", définie par une table d'instructions, et dont Turing avait montré, en 1936-19373, qu'elle pouvait, non seulement calculer n'importe quel nombre calculable par un calculateur humain, mais encore imiter le comportement de n'importe quelle autre machine discrète dont la configuration lui était fournie en entrée. La notion logique de machine élaborée à la fin des années trente - la "machine de Turing" - porte-t-elle l'exigence d'une réflexion de cet ordre ? Le changement induit dans la structure du jeu par la substitution d'une machine à la femme de la situation initiale est à cet égard éclairant. Or, notait-il, le joueur C opposé à la machine B et à un autre joueur humain A aurait de toute évidence les plus grandes difficultés à décider lequel de ses adversaires est la machine5. De la même façon, pour Searle, la machine qu'invoque Turing, parce qu'elle est strictement formelle - c'est une "machine de Turing" - ne fait que combiner des états, lesquels ne sont pas pour elle des symboles, même s'ils le sont pour ses constructeurs ou les hommes qui l'observent. Par ailleurs, sous cet angle, la substitution du jeu de l'imitation à la question "Les machines peuvent-elles penser ?" Quelles sont les chances respectives de A d'un côté, de B et C de l'autre ? In Collected Works of A. M. Turing, Londres, North-Holland, 1993, vol. Après Stephen Hawking dans Une merveilleuse histoire du temps, c’est au tour d’Alan Turing de faire l’objet d’un biopic, centré quant à lui sur la seconde guerre mondiale, qu’il passera auprès du … L'hypothèse des "machines qui apprennent". Cette critique serait certainement sans appel si, comme nous allons le voir, elle ne faisait l'impasse sur un moment décisif de la démarche de Turing : l'hypothèse des "machines qui apprennent". Admettons, enfin, que les chaînes de symboles introduites soient des "questions" et celles que l'opérateur sort de la pièce les réponses à ces questions. (3) "On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblems", Proceedings of the London Mathematical Society, 1937, vol. cit. En outre, il apparaît que le jeu est construit de telle sorte qu'il ne s'agisse pas, pour l'examinateur, de reconnaître un homme, et, par là, de constater qu'il y a "de la pensée", mais, à l'inverse, de reconnaître éventuellement de la pensée, et, par là, de croire à la présence d'un homme. Peut-elle être débarrassée de sa connotation "continentale", c'est-à-dire du statut que lui confère le fait de renvoyer au "je" du "je pense"? Dès les premières secondes, un narrateur nous prend par la main et nous parle de l'histoire qu'il s'apprête à nous raconter. La consistance même du "je" de l'examinateur s'exprimerait à travers la postulation par celui-ci de la consistance du "je" de l'entité avec laquelle il communique. En d'autres termes, une machine, selon Turing, peut avoir autant de chances de "faire bonne figure" au jeu de l'imitation qu'un individu humain quelconque ; elle peut se montrer l'égale d'un être humain placé dans les conditions du jeu - réduit à la parole - c'est-à-dire l'égale d'un être dont les observateurs du jeu admettent qu'il pense. Cliché 3 : Benedict Cumberbatch est un acteur fascinant. En soi, le seul fait que Turing, connu comme mathématicien et auteur d'une définition logique largement acceptée de la notion de machine, consacre un texte à une question telle que celle de la "pensée" des machines, mériterait sans doute un examen : y a-t-il, dans sa démarche antérieure, un problème théorique qui débouche sur cette question ? Les trois protagonistes du jeu sont, par hypothèse, des individus humains quelconques ; nous pouvons donc considérer qu'ils sont grosso modo de la même force. La perfomance des acteurs était extraordinaire et le scénario ficellé avec brio. Les éléments qui constituent la situation seront, outre la machine, l'équipe de ses "éducateurs", et les observateurs de l'expérience. Qu'en serait-il, cependant, du "je" énoncé par un cerveau dans une cuve disant, au cours d'une conversation avec des interlocuteurs humains, "je suis ceci" ou "je suis cela"? Il établit, en outre, un lien entre les deux thèses : si une machine peut se tirer à son avantage du jeu de l'imitation, alors cette machine est capable d'apprendre. Aucun individu humain ne sera plus en contact avec le monde extérieur, et pourtant aucun d'eux ne s'en apercevra ; tout se passera de telle sorte que, lorsque les cerveaux dans leurs cuves s'adresseront les uns aux autres, ils se comporteront exactement comme s'ils étaient hébergés dans un corps. Somme toute, le film offre un bon divertissement, et les auteurs n’inventent pas de pseudoscience pour rendre le film plus « intéressant » (Interstellar, c’est à toi et tes trous noirs que je pense). La pensée ne se déduit pas ; elle est toujours déjà-là. Turing n'entend-il pas adopter, par exemple, une approche behavioriste ? Le jugement formulé au cours du jeu par l'examinateur, ne découle pas, quant à lui, d'un test de ce type ; il est énoncé par l'un des protagonistes du jeu et s'inscrit dans la dynamique même de celui-ci. Imaginons, propose Putnam, que le cerveau de chaque individu humain ait été placé dans une cuve, et que ses terminaisons nerveuses aient été reliées à un ordinateur qui reproduit les stimuli du monde extérieur. La conclusion à laquelle l'expérience est censée aboutir - l'affirmation, par les observateurs, que la machine "pense" - est en somme entraînée par la reconnaissance de la pensée, à travers les signes de celle-ci, par l'un des joueurs humains du jeu de l'imitation, comme si le critère de la pensée était le fait qu'un homme reconnaisse, dans la dynamique d'une situation de communication, des signes de la pensée. Or, on voit bien qu'une machine "parlante" de ce type - qui ne connaîtrait que la troisième personne - ne saurait en aucun cas faire bonne figure au jeu de l'imitation. Bande-annonce (fr.) Sous peine de ne pouvoir s'exprimer lui-même l'examinateur devrait, en somme, considérer la machine comme un "semblable". En vérité, dans un tel contexte, une victoire de la machine au jeu s'expliquerait par le fait que le processus d'énonciation et de communication dans lequel l'examinateur est engagé détermine ce dernier à accorder au "je" de la machine le même statut qu'au sien propre. (8) Descartes R., OEuvres philosophiques, Paris, Garnier, 1988, coll. En premier lieu, selon la définition donnée en 1937, une telle machine peut être non déterministe : à certains moments de son mouvement, plusieurs états sont possibles26. Le cerveau d'un enfant, demande Turing dans Intelligent Machinery, ne peut-il être regardé comme une machine qui, par l'éducation, s'organise ? Bien que cette phrase sur le génie citée plus haut est répétée à trois reprises dans le film, nous n'avons pas l'impression d'être manipulés par une sentimentalité désuète et une fausse mansuétude. Toutefois, suffit-il que la machine imite mal une femme pour que l'examinateur croit avoir affaire à un homme ? Certes, ce dernier se trompe quand il énonce : "A est un homme" ; cependant, disant cela, il énonce : "A dit "je" comme moi, c'est pourquoi il est un homme" ; or, sur ce "je" lui-même, il ne se trompe pas : c'est précisément parce qu'il le reconnaît comme signe de la pensée qu'il se trompe sur le statut de la machine. Sa sélection dans la U.S. Toutefois, les hypothèses de Turing excluent ce sur quoi se fonde la notion classique de sujet, à savoir l'appartenance de l'homme à un autre ordre que celui de la machine. Note : Chaque magazine ou journal ayant sa propre notation, toutes les notes attribuées sont remises au barème d'Allociné, de 1 à 5 étoiles . Seul ce qui relève de l'échange linguistique est pris en compte. Comme c'était aussi le cas avec Argo (qui, rappelons-le, a remporté l'Oscar du meilleur film en 2013), The Imitation Game est inspiré d'une histoire vraie qui a été classée secret d'État pendant 50 ans. Cahiers philosophiques, n°102, page 20 (06/2005), Cahiers philosophiques - Alan Turing et le jeu de l'imitation. © 2021 Média Happy Geeks inc. Tous droits réservés. Le jeu de l'imitation aurait pour fonction de vérifier que la machine est en mesure de reproduire un certain comportement et la démarche de Turing reposerait sur la présupposition que le terme "penser", dans la question "Les machines peuvent-elles penser ? Patrick Goutefangea, conservateur à la bibliothèque de l'université de Nantes. Or, le sonnet étant une forme littéraire qui obéit à des règles précises, lesquelles commandent non seulement sa composition, mais son commentaire, rien a priori, dans la définition de la "machine universelle", n'interdit de concevoir une "machine à sonnets". Interrogé sur ce point, le jeune meneur des Hornets n’a pas fait dans le détail. Si tel était le but du jeu, la machine devrait viser à se faire prendre, par l'examinateur C, pour une femme, et la meilleure stratégie pour elle consisterait certainement à tenter d'imiter directement le comportement d'une femme plutôt que celui d'un homme cherchant à se faire passer pour une femme. Qu'une machine puisse "parler" - condition de sa participation au jeu de l'imitation - c'est au fond ce que Turing avait déjà démontré en élaborant la notion de "machine universelle" : une telle machine peut manipuler des symboles et énoncer des propositions, au sens logique du terme. Intelligent Machinery, op. cit., p. 153. (21) L'argument de J. Searle est exposé dans plusieurs textes : "L'esprit est-il un programme d'ordinateur ? Dans un tel cadre, un échange de questions et de réponses entre locuteurs, comme celui qui doit avoir lieu pendant le jeu, serait certainement possible12, mais entre qui et qui aurait lieu cet échange ? Turing avait ébauché le principe du jeu de l'imitation, quelques mois avant de composer Les Ordinateurs et l'Intelligence, dans un texte intitulé Intelligent Machinery2 rédigé à l'intention du National Physical Laboratory, l'organisme de recherche britannique auquel il était alors rattaché. Cette idée est celle qu'il développera, quelques mois plus tard, dans Les Ordinateurs et l'Intelligence. ), Le Formalisme en question : le tournant des années 30, Paris, Vrin, 1998. L'hypothèse des machines qui apprennent répond manifestement à la question de savoir comment concevoir effectivement une machine pouvant l'emporter au jeu ; à la question : comment construire une machine définie comme la limite d'une série arbitrairement grande de machines réussissant des "tests partiels"? Grand favori pour le titre de Rookie de l’Année, LaMelo Ball conserve malgré tout quelques sceptiques quant à son jeu, et notamment sur un domaine bien précis de ce dernier. Terriblement fascinant. En effet, tout le jeu se déroule en interactivité entre joueurs qui devront beaucoup échanger et tirer des plans sur la comète, pour comprendre ce qui se joue en tâche de fond. Une tentative d'élucidation conceptuelle, ici, éviterait difficilement, en effet, de faire appel à des notions marquées par leur appartenance ancienne au registre de la métaphysique - celles, par exemple, d'"entendement" ou de "raison". Si nous sommes capables d'expliquer et de prévoir son comportement ou s'il semble y avoir le moindre plan sous-jacent, nous sommes peu tentés d'imaginer de l'intelligence7." (25) Hintikka Jaakko, "Cogito ergo sum : inférence ou performance ? Mieux, la relation s'avère symétrique. (5) "Il n'est pas difficile de concevoir une "machine de papier" qui ne jouera pas trop mal aux échecs. Ainsi, prononçant le mot "cuve", il fera référence, non pas à la cuve dans laquelle il se trouve, mais à l'image de celle-ci fournie par l'ordinateur. C'est pour cette raison que l'on ne pourrait légitimement refuser de dire d'une telle machine qu'elle "pense", comme pensent les individus humains qui s'adressent à elle. Évidemment, on comprend que certains éléments ne sont que pures fictions, mais il est ici aisé de croire que la plupart sont avérés. Publié en français in Girard Jean-Yves, La Machine de Turing, trad. (4) Voir Hodges Andrew, Alan Turing ou l'Énigme de l'intelligence, trad. Le "quelque chose" que nous poursuivons ici n'est pas séparable de cette situation. L'hypothèse est, ici, que, si une "machine universelle", non déterministe, automodifiable, et constituant un système logique élémentaire, était dotée d'un dispositif lui permettant de recevoir des signaux de l'extérieur, elle pourrait, à l'aide d'un système de punitions/récompenses tel que celui décrit dans Intelligent Machinery "apprendre", et être "éduquée" comme l'est un petit d'homme. Ainsi, la curieuse méthode suivie par Turing ne ferait pas l'économie d'une problématique continentale ; elle s'y inscrirait au contraire, pour apporter une réponse rompant avec la conception classiquement défendue dans ce contexte depuis Descartes, à savoir avec l'idée que l'homme et la machine appartiennent à des ordres différents. ", Philosophical Review, trad. (6) "Je crois que dans une cinquantaine d'années il sera possible de programmer des ordinateurs [...] pour les faire si bien jouer au jeu de l'imitation qu'un interrogateur moyen n'aura pas plus de 70 % de chances de procéder à l'identification exacte après cinq minutes d'interrogation." Voir Weizenbaum J., Computer Power and Human Reason, New York, W. H. Freeman and Co, 1976. Il dira : "je suis un cerveau qui n'est pas dans une cuve", comme le dirait le cerveau qui n'est effectivement pas dans une cuve. Or, nous sommes ainsi ramenés à la problématique qui accompagne la réflexion philosophique classique sur l'idée de "pensée". Plusieurs caractéristiques de la machine universelle sont ici sollicitées. Turing discute ces objections en s'efforçant de montrer que, si, dans la définition logique de la machine comme machine universelle, rien n'interdit qu'une machine conforme à cette définition joue aux échecs, rien n'interdit non plus qu'elle fasse bonne figure au jeu. Dès lors, s'il y a échange de paroles entre un homme et une machine, n'est-ce pas qu'ils partagent la pensée ? Ce point est d'autant plus frappant que l'opinion commune évoquée ici a une expression philosophique, laquelle plonge ses racines dans la métaphysique cartésienne et pose que la machine appartient à un autre ordre que l'homme. Par hypothèse, la machine parviendra, à un certain stade du processus d'éducation, à composer un sonnet et à le commenter de manière satisfaisante, selon les suggestions faites par Turing dans la première partie des Ordinateurs et l'Intelligence. Si une machine peut apprendre, alors elle est en mesure de faire bonne figure au jeu. Que la machine l'emporte environ une fois sur trois attestera que l'examinateur lui a implicitement accordé une parole humaine. Le jeu de l’imitation (4) G.-B. S'en suivent de vrais enregistrements émis par les radios lorsque la guerre a officiellement été déclarée en Grande-Bretagne; un autre détail qui pique notre curiosité et enrichit ce sentiment de promiscuité. (17) Sir Geoffrey Jefferson était professeur de neurochirurgie à l'université de Manchester. Le Jeu de l'imitation (2014) réalisé par Morten Tyldum. Alors, et alors seulement, "l'expérience" imaginée par Turing sera convaincante. Bonjour, j'ai eu la chance de participé a l'alpha, et je suis l'heureux possesseur d'une version du jeu a 149€. Cette technique peut paraître maternante et dépassée, mais elle est si bien exécutée qu'on ne peut faire autrement que de l'écouter. Imaginons que nous enfermions dans une pièce un être humain ne sachant pas le chinois, et que nous mettions à sa disposition des paniers dans lesquels se trouvent des symboles de la langue chinoise ainsi qu'un livre, écrit dans sa propre langue, où sont consignées des règles purement syntaxiques de manipulation des symboles. Les scénaristes auraient pu décider d'insister davantage sur l'intolérance du peuple anglais de cette époque face à l'homosexualité, mais ils ont décidé de se concentrer sur l'histoire (celle avec un petit «h» et celle avec un grand «H»), une décision payante, tant au plan narratif qu'affectif. La discussion que mène Turing d'un certain nombre de situations, auxquelles le jeu peut se prêter, et que le sens commun oppose à son hypothèse, doit se comprendre à cette aune : une machine, dit-on, ne pourrait l'emporter au jeu de l'imitation car elle ne commet pas d'erreurs, ne peut pas apprendre, se comporte de manière prévisible et est incapable d'invention, enfin et surtout, car elle ne sait pas ce qu'elle fait, ni même qu'elle fait quelque chose. cit., p. 43. La simulation, par le système "chambre chinoise", composé d'un opérateur, de symboles et de règles de manipulation de ces symboles, de la performance de ses interlocuteurs humains pourrait être regardée comme la performance de ce système ; or, quand bien même son adversaire direct serait ainsi conduit à le confondre avec un interlocuteur humain, cela ne démontrerait pas que ce système comprend ce qu'il énonce. Pas de séparation absolue, immuable entre le jeu et le sérieux. Intelligent Machinery, op. cit., p. 127. Ces jeux de rôle lui permettent de s’approprier à sa manière les expériences de la vie. (27) Une machine de Turing peut comporter deux sortes d'instructions : des instructions dites par Turing "normales", et des instructions d'automodification : "Nous pouvons, si nous voulons, diviser les opérations de la machine en deux classes, les opérations normales et celles d'automodification." On en examinera deux qui déterminent directement l'intelligibilité même de la démarche de Turing. Turing participa avec lui, en janvier 1952, à une émission de la BBC sur la question de la "pensée" des machines. 34 Grande Rue, Boulogne-sur-Mer. Le meilleur film de sa catégorie jusqu'à présent. Plus spécifiquement, la critique est un texte justificatif dont le but est d'inciter les lecteurs à lire ou à ne pas lire, à voir ou à ne pas voir l'oeuvre en question. L'expérience pourrait, par exemple, consister à tenter d'"éduquer" la machine de telle sorte qu'elle devienne capable de composer un sonnet, puis de le commenter en répondant à des questions posées par un examinateur. Dans Intelligent Machinery, Turing décrivait une machine universelle non déterministe et automodifiable en laquelle il voyait le "modèle le plus simple d'un système nerveux ayant un arrangement aléatoire de neurones28" : cette machine était constituée d'un nombre n d'unités semblables, comportant chacune deux entrées et une sortie, laquelle pouvait être connectée à une entrée d'une ou plusieurs autres unités, en fonction d'un nombre tiré au hasard dans l'ensemble des entiers compris entre 1 et n. Une fois mise en marche, une telle machine devait former aléatoirement des combinaisons de "neurones" ; son mouvement était périodique puisque ses états étaient en nombre fini, et, en l'absence "d'interférences", elle devait entrer rapidement dans un cycle répétitif. Il cite à ce propos l'argument formulé, dans une conférence de 1949, par sir Geoffrey Jefferson17, lequel déclarait : "Nous ne pourrons pas accepter l'idée que la machine égale le cerveau jusqu'à ce qu'une machine puisse écrire un sonnet ou composer un concerto à partir de pensées ou d'émotions ressenties, et non pas en choisissant des symboles au hasard, et non seulement l'écrire, mais savoir qu'elle l'a écrit18.". Plusieurs auteurs ont ainsi soutenu qu'une machine qui ferait bonne figure au jeu de l'imitation ne serait jamais autre chose, tout au long de l'épreuve, y compris si elle réussissait le "test du sonnet", qu'un dispositif purement formel dont on peut difficilement dire qu'il "sache" quoi que ce soit ou qu'il ait conscience de quelque chose ; de sorte que même si une machine l'emportait au jeu de l'imitation dans un cas sur trois, comme le suggère Turing, cela ne prouverait pas qu'elle "pense", au sens humain du terme. cit., p. 138. L'imitation des grands par le jeu : Ces jeux d'imitation permettent à l' enfant de mieux comprendre le monde qui l'entoure et de s'y intégrer. La conclusion des observateurs, que ce soit dans le cas de l'apprentissage ou dans celui du jeu, est tirée à partir d'un test, dont le résultat est considéré par eux comme un critère. Turing est-il donc simplement prudent, considérant qu'il n'est pas lui-même en mesure de répondre de manière pertinente à une question telle que "Qu'est-ce que la pensée ? Au prix de quels réaménagements une telle philosophie peut-elle être elle-même énoncée, c'est là ce qu'il resterait à établir. Vers 2 ans et demi, les enfants commencent à imiter leur mère ou leur père dans des jeux imaginaires. Turing n'entend pas construire une machine capable de jouer aux échecs, puis la faire jouer contre un adversaire humain ; il n'entend pas davantage concevoir une machine "parlante", puis la soumettre, par le biais du langage qu'elle vient d'acquérir, à un apprentissage ; il entend concevoir une machine qui apprenne à parler, une machine d'emblée plongée, comme l'enfant, dans la communication, et qui donne à cette communication, par son "évolution", une forme verbale. La machine victorieuse au jeu de l'imitation simule en somme la performance de C et de B disant "je suis" ; or, cette simulation n'est-elle pas sa performance propre - qui implique la consistance existentielle ? (18) Les Ordinateurs et l'Intelligence, op. Si la définition formelle de la machine comme "machine universelle" autorise la formulation des hypothèses de sa victoire au jeu et de sa capacité à apprendre, elle ne peut, en tant que telle, rendre compte des implications de ces hypothèses puisqu'en passant du jeu entre joueurs d'échecs au jeu de l'imitation proprement dit, on passe à autre chose que ce que décrit le seul calcul, à autre chose, par exemple, que la "machine" de la chambre chinoise de Searle.

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